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Textes

  • Phèdre de Racine
    • "Phèdre" de Racine . Voir le texte de présentation de Marylène Conan 
      Date : 03/04/2011
      Auteur : Marylène Conan

       Andromaque (1667), Bérénice (1670), et Phèdre ( 1677) ont en commun d'être les plus grandes héroïnes du théâtre racinien et d'aimer passionnément.

      Andromaque, veuve fidèle d'Hector voue sa vie à leur fils Astyanax, Béranice devra renoncer à Titus, contraint de lui préférer le pouvoir, et Phèdre sera submergée jusqu'à la folie par son amour coupable.

       

      Pour cette dernière, Racine se réclame de son modèle: Euripide, mais il revendique là une réussite qui appartient non pas à l'antiquité, mais bien au 17ème siècle. En effet la version qu'il propose présente sa propre conception de la tragédie, puisque son personnage, n'étant "ni tout à fait coupable, ni tout à fait innocente" inspirera, comme il se doit, de la terreur, mais aussi de la compassion. Et c'est cette complexité qui nous touche encore aujourd'hui. Phèdre est déchirée entre une passion qui l'obsède et sa conscience qui la rappelle à la raison et à son devoir de belle-mère. Car c'est bien le fils de son époux qu'elle désire, tandis que Thésée se tient loin de sa famille, occupé à ses exploits héroïques. La reine se languit et même se meurt d'amour, secrètement, au début du récit. Ne se sentant plus digne de vivre elle n'envisage, alors, qu'une fatale issue.

      Mais voici qu'apparaît Oenone, la confidente, qui a élevé la princesse, et la pousse à avouer la nature du mal qui la tue. Mais, une fois l'aveu prononcé, l'amour et son objet révélé, le mécanisme de la tragédie est enclenché. Oenone, à chaque étape de la déchéance, donnera le petit coup de pouce qui fera tomber sa maîtresse plus bas. Loin d'être mal intentionnée elle cherche toujours à épargner Phèdre, mais elle est l'instrument concret, humain, la main du destin qui permet à Racine de ne pas faire entièrement porter la responsabilité par son héroïne.

      En outre, on sait aussi, comme celle-ci le rappelle à maintes reprises, quelle est fille de Pasiphaé, l'épouse déchue qui a osé aimer un taureau et enfanté le Minotaure. Dans l'antiquité, comme dans l'imaginaire racinien, on n'échappe pas à une telle ascendance.

      On peut donc recevoir cette pièce avec le regard avisé de celui qui connaît un peu les rouages de la tragédie et apprécie en connaissance de cause, l'originalité de l'auteur et son génie à jouer avec les mythes antiques. On peut y trouver avec délices l'atmosphère du 17ème siècle et " cette tristesse majestueuse qui fait tout le plaisir de la tragédie" (Racine, préface de Bérénice). On peut encore, bien sûr, y suivre tous les états par lesquels passe Phèdre et reconnaître, dans ses discours et justifications, les nuances et les ruses que tout amoureux, un jour, a pu s'inventer pour garder intactes ses illusions.

      Mais par dessus tout, on se laissera aller à la magie des mots et rythmes de Racine. Qui d'autre, en effet aurait pu écrire:

      "Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue" quand elle avoue ses coupables pensées à sa confidente.

      Puis, s'enhardissant, et parlant à Hippolyte de son père:

      "Charmant, jeune, traînant tous les coeurs après soi"

      Et enfin, dans un moment de grande confusion, finissant par substituer le fils au père:

      "Il avait votre port, vos yeux, votre langage"

      Trop tard, les mots l'ont trahie. Et dans la plus belle langue qui soit on verra désormais Phèdre s'enfoncer, jusqu'au bout dans la violence, la calomnie, le mensonge pour tenter de séduire , puis de perdre le jeune homme, qui devra aussi payer de sa vie, cet acharnement insensé.

      Marylène Conan pour  Théâtre Éphémère 

      Avril 2011